SUD LANDAIS




 LE TRÉSOR DE LA COMMANDERIE DE CAPBRETON

 

  

   Capbreton est l'une de ces ravissantes petites villes balnéaires landaises, bordant l'Océan Atlantique. Cité hautement touristique, sa population se multiplie en période estivale. Une aura incontestable en fait une ville très cotée dans le grand Sud-Ouest. Son port de plaisance laisse entrevoir de magnifiques voiliers, descendants des navires de pêche et de commerce d'autrefois. Son aspect architectural évoque dès le premier regard le style basco-landais des années 30. Pourtant, sous cette apparence de modernité, apparaissent çà et là les traces de son passé historique perdu dans la nuit des temps. Trois magnifiques maisons à colombages du XVe siècle sont encore visibles en centre ville. Capbreton est l'une des premières villes portuaires du département. La légende dit que la ville fut fondée par Brutus, nommé gouverneur en Gaule, il lui aurait donné le nom de « Caput Bruti ». Lieu de passage de peuples successifs, elle s'est vue traverser par les hordes franques et sarrasines qui y firent une brève halte. Puis, plus tard, les Normands y auraient également pénétré avant de remonter par voies fluviales vers les terres de Gascogne. Son activité portuaire en fit l'une des cités les plus florissantes du commerce maritime aquitain. Une autre légende dit même que des marins capbretonnais, grands pêcheurs de baleine et de morue, auraient découvert l'Amérique une centaine d'années avant Christophe Colomb : l'une des preuves en serait l'île de Cap-Breton située au nord de Terre-Neuve. Le changement du cours de l'Adour, fleuve nomade, qui se déversait à Capbreton et se jette depuis 1578 à Bayonne suite aux travaux de l'ingénieur Louis de Foix, contribua à son déclin progressif. Pourtant, à son heure de gloire le port abritait un grand nombre de navires de fort tonnage.

   Les Landes étaient traversées par trois grands chemins de pèlerinage. Outre ses voies fluviales, Capbreton était justement placé sur la route côtière de Saint-Jacques de  Compostelle. C'est sur ces voies que s'érigèrent naturellement, couvents, chapelles, hôpitaux, préceptories et commanderies templières, destinées à aider et protéger les jacquets dans leur difficile périple. 

   Il est possible de découvrir sur la carte de Cassini, au lieu dit "Commanderie de Bourette", « Boret » ou « Bouret », au nord de Capbreton, les ruines d'une chapelle ayant appartenu aux chevaliers du Temple ou, comme le pensent certains érudits locaux, aux chevaliers de Malte. Cette chapelle vouée au culte de sainte Madeleine est actuellement totalement disparue, mais une croix subsiste encore, qui en indiquait le lieu précis avant d'être elle-même déplacée quelques mètres plus loin. De nos jours, la seule trace de cette chapelle est sa cloche, fondue en 1483, montée sur le clocher de l'église du bourg de Capbreton. Cette commanderie-hôpital, mentionnée comme telle en 1253, fut construite vraisemblablement au XIIe siècle. Elle s'érigeait sur la route littorale de Compostelle, à côté d'un port d'embarquement. Ce port permettait aux pèlerins qui le souhaitaient d'utiliser une embarcation à destination de la Galice, leur évitant ainsi de traverser le pays basque et la chaîne dangereuse des Pyrénées. Le retour du lieu saint se faisait également par ce moyen de transport. La chapelle de « Bouret » était un lieu voué au réconfort moral et spirituel.  Ce lieu de culte n'était pas le seul bâtiment sous l'égide des moines hospitaliers. Dans le bourg, se dressait, depuis le XIVe siècle, une commanderie qui vécut ses derniers instants en l'année 1920. Mais pourquoi s'intéresser à celle de Capbreton en particulier ? Robert Charroux, président du Club des Chercheurs de trésors, inventorie dans son ouvrage Trésors du monde, enterrés, emmurés, engloutis la commanderie de Capbreton. Il nous signale un amas de richesses, censées être dissimulées dans les souterrains du bâtiment défunt. Bien que rasée, cette maison conserva ses fondations et il n'est pas impossible d'imaginer que ses galeries puissent être encore présentes ou partiellement éboulées...

   A nouveau une légende ayant trait au trésor des Templiers, qui se rajoute aux milliers d'autres supposés cachés en France... Rien n'est moins sûr. Mais revenons un instant sur l'ordre des Templiers lui-même et sa présence dans le département des Landes. 


   Cet ordre religieux et militaire est fondé en Palestine en l'an de grâce 1118, par le chevalier Hugues de Payns, sous le nom des « Pauvres chevaliers du Christ et du temple de Salomon ». Cet ordre avait pour mission de garder les lieux saints et d'aider et protéger les pèlerins chrétiens et les croisés se rendant en terre sainte. Un texte de saint Bernard fait l'éloge des Templiers en ces termes :

   Ils mènent loyalement une vie commune sobre et joyeuse, sans femme ni enfants ; on ne les rencontre jamais désoeuvrés, oisifs, curieux... Ils détestent les dés et les échecs, ont la chasse en horreur...

   Cet ordre prit effectivement le nom de Temple quand le roi Baudouin II, roi de Jérusalem, offrit un lieu d'accueil dans une aile de son palais bâti sur l'ancien temple de Salomon. En 1128, l'ordre est reconnu par le pape Honorius II. Malgré leur voeu de pauvreté, les moines-soldats reçoivent de nombreux dons des pèlerins et riches seigneurs transitant par la Palestine. Peu à peu, ils deviennent une très importante puissance financière, possédant argent, terres, biens immobiliers et mobiliers... Revirement spectaculaire pour un ordre ayant fait voeu de pauvreté, touchant maintenant au domaine du matériel, puisqu'il se fait banquier des pèlerins. Son aura prestigieuse fait des envieux, il échappe à l'autorité du roi de France, car il vient de Dieu, du pape et des rois de Jérusalem. Cette nouvelle fonction de financiers, permet aux chevaliers de devenir les banquiers des rois de France, gardant leur trésor dans le temple parisien. La chute de Saint-Jean d'Acre en 1291 annonce la fin des Etats latins de Terre Sainte et fait que les Templiers, n'ayant plus de raison d'être là-bas, reviennent vers le territoire français en y développant leur implantation.
   Les terres du royaume de France sont ponctuées de plus de 10 000 biens templiers, disposés pour la plupart sur les grandes voies de pèlerinage, et de 400 à 500 commanderies à leur heure de gloire au XIIIe siècle. Cependant, être trésorier du roi de France n'est pas forcément une charge de tout repos. Le roi Philippe IV le Bel (1285-1314) est criblé de dettes suite au financement de guerres continuelles et a un besoin urgent de renflouer ses caisses personnelles, il s'intéresse de très près à l'ordre des Templiers. Des dénonciations croissantes accusent les moines d'être devenus un ordre d'hérétiques et de sodomites. Le roi, choqué et profondément croyant, ordonne une enquête. Jugeant que ceux-ci ne devaient pas être une barrière à ses plans politiques, il décida de l'arrestation de tous les moines rouges du pays, avec l'appui du pape Clément V, le même jour, à l'aube du 13 octobre 1307.
   Pas loin de 15 000 chevaliers furent mis en arrestation par les archers royaux ; ce fut une opération de police exceptionnelle pour l'époque. Aucun des moines-soldats n'opposa la moindre résistance, ne pouvant lever l'épée contre des chrétiens, comme le définissent leurs règles, ou pensant être libérés rapidement, n'ayant rien à se reprocher. Les Templiers sont incarcérés, mis à l'interrogatoire, torturés, et nombreux finiront sur le bûcher. Le Grand Maître Jacques de Molay, après sept années d'emprisonnement et de supplice, est brûlé avec ses pairs le 18 mars 1314. Du haut de son bûcher, il maudira le roi et le pape, leur enjoignant de comparaître sous six mois devant le tribunal de Dieu. Un mois plus tard, le pape Clément V meurt, puis le 29 novembre 1314, Philippe IV le suit dans la tombe, terrassé par une apoplexie. Fait du hasard ? Quoi qu'il en soit, les croyances populaires y ont vu les conséquences de la malédiction de Jacques de Molay.
   En 1312, deux ans avant le supplice du Grand Maître, le pape Clément V abolit l'ordre des Templiers. L'ordre ne fut pas totalement dissous. Lors de l'arrestation du 13 octobre, un certain nombre de chevaliers parvinrent à prendre la fuite, vers l'étranger. Certains, ayant eu vent de la rafle quelque temps auparavant, cachèrent en des lieux inviolables les trésors de leur commanderie. Il fut dit que le pape lui-même, regrettant ses faiblesses devant l'autorité royale, aurait informé les chefs de l'ordre templier avant la rafle. Comme la nouvelle de l'arrestation des frères était imminente, les multiples réserves d'argent des commanderies, ainsi que leurs archives, furent bien évidemment cachées en différents lieux.
Il a été dit que l'ordre fut recréé sous la forme d'une organisation secrète par les chevaliers rescapés, en 1324. Ils auraient eu comme connétable Bertrand du Guesclin, qui aurait assumé le rôle de Grand Maître de 1357 à 1380. L'ordre survécut de manière épisodique jusqu'au XIXe siècle, formé de néo-templiers, n'ayant que peu de rapport avec leurs illustres prédécesseurs.

   Le roi Philippe le Bel ne mit jamais la main sur « le trésor » des Templiers, disséminé sans doute dans les milliers de propriétés et bailliages du royaume appartenant à l'ordre. Par contre, il s'appropria une partie des biens, bâtiments et terres de ces derniers. Les possessions du Temple furent ensuite léguées, en ce qui concerne le royaume de France, aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem.
   Une des nombreuses légendes du trésor templier est rattachée à Paris, entretenue par un frère, Jean de Châlon, qui aurait avoué sous la torture avoir vu de ses propres yeux, la veille de l'arrestation de Jacques de Molay, plusieurs chariots recouverts de paille quitter le Temple à l'aube. Détail ayant son importance, le convoi aurait été escorté par une cinquantaine de frères chevaliers en armes. Ces chariots devaient contenir, selon lui, le trésor du Temple de la capitale et ses archives, et se seraient dirigés vers la mer puis vers d'autres contrées à l'étranger, sous protection templière. Des lieux comme Arigny et Gisors sont renommés pour leur légende de trésors enfouis. La quête de ces trésors n'a jamais cessé, et de temps en temps, une découverte vient relancer l'euphorie stagnante.

   Dans le Sud-Ouest on dénombre une centaine de commanderies de différents ordres hospitaliers, les Landes en accueillent un nombre important. Certains bâtiments appartiennent à l'ordre des Chevaliers de Malte (les Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem) et d'autres aux Chevaliers du Temple. Ces deux ordres ont été par le passé souvent confondus. Dans son étude, l'abbé Départ recense dans les Landes, en 1894, un peu plus d'une quarantaine de commanderies et bâtiments attenants réels ou supposés appartenant à ces deux ordres. Ces commanderies étaient presque toutes liées à un hôpital, lieu d'asile et de protection accueillant infirmes, malades et voyageurs. A Morcenx, les hospitaliers, ordre antérieur aux chevaliers du Temple et de Malte, possédaient la maison de « Cornalis » et à Sabres celle de « Luglon ». L'ordre de Malte pouvait s'enorgueillir de posséder l'église de Pécorade et celle de Castelnau-Tursan. Des biens templiers, on peut recenser à Labatut, la maison de « Camon » et à Moliets, sur la dune dite « Tuc de la citadelle » se dressait un temple. Près de Dax est bâtie en 1156 une chapelle templière dite de « la Torte », sur la paroisse de Saint-Vincent de Xaintes. Au « Géou », à Labastide d'Armagnac, se serait tenue également une commanderie templière.

   Mais quel était le véritable rôle des commanderies templières ? Ces bâtiments placés sous l'égide du Commandeur étaient, soit aménagés sur des lieux religieux déjà existants, soit des maisons fortes particulières ou bâties de toute pièce par les moines rouges. Selon leur implantation, urbaine ou rurale, leur vocation était toute différente. Dans le Sud-Ouest et à fortiori dans les Landes, les commanderies étaient plus tournées vers l'exploitation agricole. Dans ce cas là, étaient attachés à la commanderie des domaines agricoles gérés par les Templiers et exploités par une main d'oeuvre paysanne locale. Terres cultivables, de pacage, vignes, forêts, fermes, granges protégeant les récoltes, moulins... généraient un revenu important pour les commanderies. Dans leur implantation citadine, les commanderies avaient pour fonction la gestion de l'argent, accueillant tel un gigantesque coffre-fort les dépôts des pèlerins qui pouvaient récupérer leur bien dans d'autres commanderies du royaume, en échange de lettre de change. Ces commanderies prêtaient également de l'argent et servaient de lieu d'asile, d'hébergement et de protection pour les populations avoisinantes et assuraient la surveillance des axes routiers.

   La commanderie de Capbreton sise au centre du bourg avait vraisemblablement une vocation financière et de banque. Elle survécut intacte jusqu'en 1842, puis ses ruines furent démolies en 1920 pour laisser la place à l'Hôtel des Postes de la commune. Que découvrirent les ouvriers de l'époque en mettant à bas l'antique bâtisse ? Quelques traces de fossés anciens qui leur firent penser à des souterrains ? La Poste fut elle-même remplacée par des boutiques, bordant la rue piétonne de Capbreton. La légende urbaine, qui court encore à l'heure actuelle, signale des réseaux de souterrains encore visibles, sous le centre commercial dit des « Templiers »... Cette petite place, bordée par un bar et différents magasins est située sur l'emplacement de l'antique bâtisse templière. Les commerçants, interrogés quant à l'existence de cavités ou de trous dans le sous-sol de leur échoppe, me dirent qu'ils ne connaissaient rien de tel sur leur lieu de travail. Sur les cartes postales anciennes du début du siècle, on peut apercevoir différentes vues de l'ancienne commanderie. Un long mur de pierre bordait la rue, le bâtiment lui-même, tout en longueur, était bâti perpendiculairement à cette même voie. Sa taille paraît impressionnante (plusieurs dizaines de mètres de long), il est nanti d'un jardin clos par ce mur de pierre. Il semblerait que la dernière habitante de ce lieu fut Etiennette Dusenné, morte en 1702. La commanderie appartenait à cette période à la famille de Casaunau, famille de marchands et de capitaines de navire, enrichis par la pêche et le commerce de la morue. Cette maison n'aurait pas porté le nom d'ancienne commanderie templière, elle serait connue sous le nom de « Maison de Saubadie », qui pourrait signifier en gascon, sauver du péril. (« Sauvetat » est synonyme de refuge, inviolable en principe ; ce droit de « sauvetat » était accordé à des monastères ou commanderies. Elles étaient, comme nous l'avons vu, nombreuses sur la voie littorale connue sous le nom de Camin Harriou ou Camin Roumiou, l'ancienne voie romaine, devenue le chemin sablonneux des pèlerins. On sait qu'il y en a eu, entre autres, à Messanges, Moliets, Léon, Mimizan, Saint Girons...) La famille de Casaunau quitta donc Capbreton et sa demeure au XVIIIe siècle, pour s'installer à Sainte-Marie de Gosse. Depuis, elle ne fut certainement plus jamais habitée. D'où vient donc cette référence à des souterrains et à un trésor dissimulé dans ses profondeurs ? Il n'existe pas de documents encore étudiés parlant de ce mythe dans les archives de la famille. Cependant, il est amusant de signaler l'existence d'un courrier de la main de Jean-Joseph de Casaunau, petit fils de la dernière habitante du lieu, Etiennette Dusenné, écrit en 1703. Un paragraphe de cette lettre suscite l'intérêt :

   Le remontrant produit encore à votre grandeur une requête présentée devant le siège de Capbreton où après le décès d'Etiennette Dusenné, son aïeule, il expose avoir été enlevé dans la maison principale, plus de 40 000 livres en meubles, or et argent...

   40 000 livres est une somme particulièrement importante pour l'époque, qui pourrait avoisiner, à l'heure actuelle, une valeur de 1 830 000 euros. De là on peut s'interroger : richesse de la famille liée à la pêche et au commerce de la morue, ou au passé de leur demeure... Il est permis de rêver.

 On ne peut pas, bien évidemment, signaler l'existence de souterrains réels, qui sont pourtant connus par une personne, qui l'a apprise d'une personne, qui... Même si on rencontre encore des hommes et des femmes qui disent connaître une entrée de souterrain dans l'église du bourg, entrée donnant accès en son temps à l'église de « Bouret » et à la commanderie détruite... L'origine de cette légende viendrait peut-être des ouvriers qui, démolissant le bâtiment en 1920, auraient aperçu quelques trous suspects dans le chantier. Est-ce là la source de Robert Charroux ? L'existence du trésor est purement légendaire et n'a, sans doute, que peu de liens avec l'ordre des Templiers, puisque cette commanderie fut, semble-t-il, érigée vers le XIVe siècle, bien après l'abolition de l'ordre du Temple, pour alléger la charge de la commanderie du Bouret, dépassée par le flux incessant des pèlerins.
Quand une légende prend racine dans la réalité, elle devient parfois un fait qu'il est difficile de remettre en cause dans la tradition locale.

                                       Sources bibliographiques

- CARRIERE (Maurice) : Histoire de Capbreton, éditions Résonances, Tarascon, 1981.
- CHARROUX (Robert) : Trésors du monde, enterrés, emmurés, engloutis, Librairie Arthème Fayard, Paris, 1962.
– DÉPART (Abbé A.) : « Les Commanderies dans le Département des Landes », in Bulletin de la Société de Borda, 1894 (2e, 3e et 4e trim.).
- DUBOURG (Jacques) : Les Templiers dans le Sud-ouest, éditions Sud Ouest, Bordeaux, 2001.
- HIRIGOYEN (Francis) : Histoire de la Baronnie de Labenne-Capbreton et la Vicomté de Maremne, Princi Neguer, Editor Pau, 2001.
- KERLORC'H (Gilles) : Sur la trace des trésors landais, légendes, traditions, réalités, éditions Jean Lacoste, Mont-de-Marsan, 2003.
- LASCAUX (Michel) : Les Templiers en Bretagne, éditions Ouest France, Rennes, 1979.
- SAINT-JOURS (Bernard) : « Cap-Serbun, Labenne et Capbreton », in Bulletin de la Société de Borda, 1918.

 



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