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HOSSEGOR 1923-1931 :
naissance d'une station
par G. Maignan
En 1920, la période littéraire d'Hossegor, celle que la présence de deux académiciens Goncourt fait considérer comme telle, est close. J.-H. Rosny Jeune est parti et Paul Margueritte est mort. Le site que le premier découvrait en 1903 n'est plus tout à fait le même. Il est moins désert, parsemé de quelques habitations et surtout plus fréquenté. Fréquenté par les vacanciers de la côte et les habitants de l'intérieur qui viennent le dimanche voir le lac, découvrir les parcs à huîtres, s'y promener en barque et déjeuner dans les restaurants installés sur ses bords et dont plusieurs ajoutent à la qualité de leurs tables le confort rustique de quelques chambres. Animé aussi l'été par les occupants des villas qu'on a construites sur la rive est du lac et dans ce qui sera plus tard le centre-ville. C'est la seule qui soit facilement accessible. La rive ouest ne l'est pas ou sur une faible partie seulement ; on n'y trouve que trois villas à la sortie du pont et, isolée, la ferme du père Lacaule au fond du lac. L'avenue qui en amorce le tour n'est qu'ébauchée. Le pont lui-même menace ruine et le mauvais chemin qui mène à la mer et traverse la forêt embroussaillée, s'arrête à la dune. Il faut faire l'effort de la gravir à pied pour découvrir la plage et admirer le spectacle de l'Océan. C'est encore la côte sauvage et tout est désert. Si les huîtres, les restaurants et les académiciens Goncourt ont commencé à faire connaître le lac2, la station est encore à naître.
Dix ans plus tard tout a changé : des avenues sillonnent le site ; les villas s'égrènent dans les lotissements ; un pont en dur enjambe le canal ; des tennis, une piscine, un fronton et des salles de jeux offrent aux vacanciers le cadre d'une vie sportive et mondaine ; un golf parcourt la forêt et on arrive en voiture jusqu'à la plage. Une ville nouvelle se dessine que suggèrent le tracé des voies et la nature des équipements. Il y a trois hommes pour conduire cette métamorphose : un maire, un journaliste et un promoteur.

Les acteurs du changement
Paul Lahary3 est le maire de Soorts. Il l'est depuis 1898. Il est né à Labenne en 1863 et il a 55 ans. C'est un notable, un propriétaire foncier tel qu'on les rencontrait encore à l'époque, suffisamment pourvu de biens pour vivre de ses fermages et du gemmage de ses pins. D'origine modeste (son père était résinier) il a fait un beau mariage en épousant en 1888 la fille unique du maire de l'époque. Quand son beau-père est mort, c'est tout naturellement qu'on l'a amené à s'asseoir dans son fauteuil. Il est ouvert à tout ce qui peut « donner de l'importance à la localité » et au développement de ce quartier d'Hossegor qui, depuis le début du siècle, séduit de plus en plus d'étrangers. La municipalité a commencé à vendre des parcelles d'une douzaine d'ares à ceux qui s'engagent à bâtir mais on l'a aussi sollicitée pour des projets plus ambitieux. Le premier, que Paul Lahary a trouvé en s'installant à la mairie, amputait le lac et partageait entre Capbreton et Hossegor un port de commerce ; les suivants, à l'instar des frères Pereire à Arcachon, voulaient créer entre mer et lac une ville d'hiver à laquelle invitaient les nouvelles voies prévues pour faciliter l'accès de la côte. En 1906, c'était un boulevard automobile ; en 19114, une voie ferrée qui, assurant à Labenne la correspondance de Paris, passerait à Hossegor. Chaque fois, Paul Lahary a accordé les concessions nécessaires ; chaque fois, les projets sont restés dans les limbes. Si l'on a bien ouvert la ligne en 1912, la guerre de 1914-18 a tout arrêté. Il a fallu, en 1919, rompre le contrat passé avec la Société Foncière et la commune y a laissé des plumes. Le maire est devenu plus circonspect.
Maurice Martin est journaliste et le parrain de la Côte d'Argent. C'est lui qui a baptisé la côte d'Aquitaine. Il a défendu la réalisation du boulevard automobile qui devait courir tout au long, participé aux expéditions de 1905 organisées pour sa promotion et raconté leur épopée dans un livre5 qu'il a publié peu après. Pendant la Grande Guerre, il s'est installé à Bayonne, écrivant pour Le Courrier de Bayonne. Attiré par Rosny Jeune dont le titre d'académicien Goncourt l'éblouit et l'amitié le flatte, il est venu plusieurs fois à Hossegor. Pour cet ancien champion cycliste, c'était chose facile. Sont-ce anciennes ambitions des promoteurs du boulevard ou ses visites qui lui ont donné l'idée de proposer l'aménagement du site ? il en reprend en 1920 le projet. Le maire, délivré de ses engagements antérieurs, a sollicité du préfet, avant de les faire abattre, l'autorisation de gemmer à mort les pins « des cantons d'Hossegor et de la Vigie qui sont vieux et dépérissants et qui perdent en valeur à être conservés ». C'est une mesure de bonne gestion. Cette perspective contrarie à l'évidence les ambitions de notre journaliste. Il plaide pour qu'on y renonce. Après une réunion sur le terrain qui lui donne en partie satisfaction, il crée la Société d'Etudes des Terrains d'Hossegor pour, dit-il, « assurer la protection et l'embellissement du beau site d'Hossegor par la création d'une ville d'hiver ». On admirera l'ambiguïté de cette formulation. Il obtient le 20 mars 1921 l'exclusivité de la vente de 120 hectares ; il engage à Mont-de-Marsan et à Paris les démarches nécessaires pour obtenir les autorisations indispensables et cherche autour de lui les concours financiers dont il a besoin.
C'est alors qu'intervient Alfred Eluère. Il a la trentaine. Il a fait la guerre et l'a terminée avec le grade de capitaine et la Légion d'Honneur. Démobilisé, après un bref passage au Syndicat d'Entreprises pour la Reconstruction des Régions Libérées, il a rencontré en 1922 un homme d'affaires, issu de la Préfectorale et pour lors, président de la Compagnie d'Entreprises Immobilières dont l'objet est « d'aménager des plages et des stations climatiques ». Aimé Meunier-Gaudin l'a invité à travailler avec lui. Ils ont réalisé ensemble un lotissement au Rayol sur la Côte d'Azur. Dans ses relations, Alfred Eluère compte Abel Guichemerre6 qu'il a connu lors d'un match de sélection de l'équipe de France de rugby qui opposait les « possibles » et les « probables » et avec lequel il s'est lié d'amitié. En 1920, les deux hommes s'étaient retrouvés à Dax où Abel Guichemerre amorçait une carrière d'entrepreneur. Ce dernier avait entraîné Alfred Eluère à Hossegor pour lui montrer le site. Nul doute qu'il lui est resté en mémoire.
Apprenant le projet de Maurice Martin, Abel Guichemerre indique à Alfred Eluère les démarches des gérants de la Société d'Etudes7 pour le faire avancer et trouver des souscripteurs. Le promoteur réagit. Cette société n'a pas, à l'évidence, les capitaux nécessaires pour engager les lotissements. Son capital social est alors de 20 000 F, celui de celle qu'on lui substituera plus tard sera de 500 000 F. Alfred Eluère, épaulé par Aimé Meunier-Gaudin, propose à Maurice Martin et Philippe Girardet de conduire l'opération en leur lieu et place en les intéressant à la vente des terrains dont ils ont la concession. Il n'en faut pas davantage pour les convaincre. On lui abandonne l'affaire. Au début de 1923, la Société Immobilière Artistique d'Hossegor d'Alfred Eluère se substitue à la Société d'Etudes de Maurice Martin. Les ventes s'engagent pour le compte de la première, qu'avec Aimé Meunier-Godin, Alfred Eluère crée le 4 juin à Paris. Tout est alors en place pour une nouvelle tentative d'aménagement du site. Ce sera la bonne.

Les réalisations
Le premier soin d'Alfred Eluère, nommé administrateur délégué de la Société Immobilière Artistique d'Hossegor, est de consolider la convention négociée avec la municipalité. Le 17 juin et le 10 juillet 1923, un traité est passé avec elle qui précise les obligations de la société et les monopoles et contreparties qu'on lui concède. Les travaux commencent tout aussitôt. Hossegor devient un véritable chantier. On engage, dès l'hiver 1923-24, la construction du pont et la vente des premiers lotissements. On abat des arbres et on perce des avenues. Les villas se multiplient. Des hôtels s'agrandissent et d'autres apparaissent ; le casino s'érige quelques années plus tard ; sur le front de mer, on borde la plage d'une digue derrière laquelle on aménage une promenade et l'on construit des villas en bande. Dans la forêt, on inscrit un parcours de golf.
L'aménagement d'Hossegor marque pour Eluère un tournant dans sa vie. Délaissant Paris, il s'y engage sans réserve, fait construire, sur la rive ouest du canal, une villa juste en face de la cale et s'y installe avec femme et enfants. Marie-Louise Eluère, quoique menue et fragile et déjà entourée de trois enfants8, soutient ses efforts et le délivre des soucis quotidiens. Il a confié à son père la gestion des premiers lotissements. Il fait venir ses beaux-parents qui font construire à leur tour, non loin de chez lui, une maison de type anglais toute en briques. Aimé Meunier-Gaudin fait, lui, le choix d'une villa à la sortie du pont.
Ce pont, qu'on dira de pierre, sera en béton. Sa construction est le préalable nécessaire au lotissement du quartier situé entre mer et lac. L'importance de l'investissement qu'il engage témoigne de la volonté des promoteurs de réaliser un projet ambitieux et montre leur détermination de le mener à son terme. Pouvaient-ils faire autrement ? Le pont de bois, qu'on a construit en 1912 avec les pins abattus sur l'emprise de la ligne de chemin de fer, a pris les allures d'un dragon japonais. Il est en passe de s'écrouler et, quoiqu'on ait tout fait pour le soulager – on a enlevé la couverture de cailloux et d'argile bleue dont on avait revêtu la chaussée9 –, le préfet menace d'en interdire le passage. Il tiendra, semble-t-il, jusqu'à l'achèvement des travaux.
C'est à un ingénieur-architecte, Victor Auclair, qui a expérimenté en Amérique du Sud l'utilisation du ciment armé, matériau nouveau à l'époque, qu'on demande la conception du pont. Il est construit pendant l'année 1923-24 par la Société Nantaise qui battra des pieux dans le lit du canal pour l'assise des piles avec un mouton à vapeur monté sur une énorme gabarre. Il est inauguré le 28 septembre 1924 et rendra, pendant soixante ans, de bons et loyaux services. Son inauguration est l'occasion d'une grande fête à laquelle toute la population environnante a été conviée. On en retrouve le témoignage dans une carte postale de l'époque. C'est à Dorothée Lahary10, la fille du maire, qu'a été réservé l'honneur de couper le ruban. Pour les personnalités, la cérémonie se termine à l'Hôtel du Parc par un repas gastronomique qui restera dans l'histoire. Cette inauguration à laquelle on a fait une large publicité, claironne la naissance du nouvel Hossegor quand, quelques jours plus tôt, une autre cérémonie a paru solder le temps révolu de sa découverte littéraire. A l'initiative des Amis du Lac, des plaques ont été apposées sur les murs des villas de J.-H. Rosny Jeune et de Paul Margueritte pour rappeler leurs séjours.

28 septembre 1924 : inauguration du pont du canal.
Marraine : Dorothée Lahary
Les villas s'érigent au fur et à mesure que s'ouvrent les avenues et que les particuliers acquièrent les parcelles mises en vente. Leur soif de bâtir – c'est une chance pour Hossegor – paraît au moment où s'affirme le renouveau du mouvement régionaliste dont Henri Godbarge sera l'un des principaux défenseurs. En 1924, la Société des Amis du Lac a institué un prix annuel d'architecture « pour encourager les artistes et les propriétaires à maintenir dans ses grandes lignes la maison landaise » et Maxime Leroy demande qu'on retrouve, dans la station qui se dessine, « les formes et les couleurs de la région11 ». Le style qui va peu à peu prévaloir s'inspirera moins des Landes que de la maison labourdine. Au début du siècle, les architectes de la Côte Basque en ont, d'une façon heureuse, repris les grands traits dans les villas construites en bord de mer, à Hendaye et ailleurs. De cette inégale synthèse naît ce style « basco-landais » caractéristique de l'architecture hossegorienne qu'illustrera une pléiade d'architectes tels Henri Godbarge, bien sûr, Louis et Benjamin Gomez, Léon Cuzol, Louis Lagrange, Jean Prunetti, Albert Pomade et quelques autres… Ce style rompt avec celui des villas antérieurement construites à Hossegor telles « La Pierre Bleue » en 1905-1906 et « La Mimosée » en 1917-18. Ce qui est remarquable, c'est qu'il s'est pratiquement imposé à tous les architectes qui vont intervenir à Hossegor, donnant à l'ensemble du parc immobilier de la ville une homogénéité exceptionnelle qui en fait le cachet. En 1927, une exposition régionaliste organisée à Hossegor, place des Fourmis, confirme cette orientation. On y expose un pavillon, conçu par Louis et Benjamin Gomez qui sera plus tard remonté dans l'enceinte du golf pour en devenir le club-house.
Les deux frères sont aussi les concepteurs de ce qu'on appellera plus tard « le redent de la place des Landais » réalisé en bord de mer en 1930. Il s'agit là d'un ensemble architectural unique de « villas en bande » dont on ne trouve pas d'autre exemple en France ou en Europe. Il prend place derrière une digue qu'Abel Guichemerre aura beaucoup de mal à construire – il devra, sous l'effet des tempêtes, s'y reprendre à deux fois –, digue qui ménage une large esplanade ouverte aux promeneurs. Cet ensemble est aujourd'hui inscrit dans une zone dite « de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager ».
C'est à Henri Godbarge et aux frères Louis et Benjamin Gomez que la Compagnie d'Entreprises Immobilières confie la réalisation du Sporting-Casino. Le bâtiment est construit en deux temps : le corps principal en 1927-28 et l'aile gauche en retour en 1930-31. Son style illustre celui qui s'impose dans la station et l'établissement s'inscrit au cœur d'un ensemble sportif qui comprend des courts de tennis, une piscine et un fronton. Avant sa construction et dès le projet adopté, le promoteur a eu l'habileté de faire ouvrir dans ce coin de forêt un bar rustique de style basco-landais avec un symbolique plancher de danse.
L'aisance et l'ambition des investisseurs vont mobiliser, avec les architectes, des sculpteurs et des peintres ajoutant aux bâtiments ou aux villas une touche de raffinement artistique qui parfait leur réussite. Parmi les premiers, Lucien Danglade sera le plus présent : ses bas-reliefs harmonieusement stylisés et d'inspiration régionale, sportive ou rurale, ornent maintes façades de la station. Il y aura des tableaux de Suzanne Labatut ou de Jean-Roger Sourgen pour décorer les intérieurs et, aux baies de quelques villas, de très beaux vitraux des frères Mauméjean.
Le golf est plus spécifiquement l'œuvre d'Alfred Eluère. C'est lui qui en choisit l'implantation après avoir longuement parcouru le site avec Arnaud Massy, un des meilleurs professionnels de l'époque. Il le met au milieu de la forêt au-delà de la ligne de chemin de fer qui borne vers l'est l'extension de la ville. Le plan du parcours est établi par John Morisson, un spécialiste anglais et M. Martin, le secrétaire de la Fédération Française de Golf. Les premiers trous sont achevés en 1929 et le golf inauguré le 9 juin 1930.
La capacité hôtelière de la station s'accroît. Paul Mochon fait réaliser en 1925, par Henri Godbarge, Louis et Benjamin Gomez, à l'entrée du pont, l'Hôtel du Lac qui, pourvu des derniers conforts de l'époque, fait figure d'hôtel luxueux. Les chambres y sont équipées de salles de bains et de téléphones. Pour rejoindre les étages (quatre, c'est le premier immeuble de cette hauteur à Hossegor), on y dispose d'un ascenseur. On trouve même à sa porte un groom en livrée rouge et or qui impressionne les visiteurs. C'est dans ses salons qu'on donnera à Hossegor les premières soirées dansantes. Les frères Gomez, encore eux, supervisent l'agrandissement de l'Hôtel du Parc. Le guide Michelin de l'époque range dans les hôtels recommandés l'Hôtel du Lac (100 chambres), la Pergola (45 chambres), l'Hôtel du Parc (40 chambres), l'Hôtel de la Plage (20 chambres) et les Terrasses du Lac (13 chambres), et leurs restaurants ne sont pas moins recommandés.
Faut-il parler de l'église dont on entreprend la construction sur la hauteur de la dune, dans ce quartier entre mer et lac où l'on pense voir demain le centre-ville ? Le projet n'ira pas à son terme : œuvre de Louis Lagrange, parfois mieux inspiré, l'église sera amputée et réduite et donnera la chapelle « Notre Dame des Dunes » dont la fréquentation souffrira du recentrage de la ville. Autres équipements encore : des écoles pour finir de donner au quartier tous les attributs d'une ville, écoles que Robert Maurice conçoit dans le style basco-landais. Un nouveau pont sur le Bouret, réalisé par la Société des Hôtels et Bains de Mer avec des subventions de la commune et de Capbreton, pour remplacer le pont existant qui donne des signes de fatigue. Des arènes enfin ! Dessinées par Jean Prunetti, elles sont réalisées par Abel Guichemerre en 1931-32 pour son propre compte alors qu'Alfred Eluère n'est plus administrateur de la SHBMH. Fut-ce avec son aval, malgré l'opposition de la société qui a, par convention, l'exclusivité des jeux et des spectacles dans la commune ? Elle ne manquera pas de le rappeler à la municipalité, mais l'affaire semble restée sans suite. Pour les inaugurer le 14 août 1932, on y donnera…Carmen, l'opéra de Georges Bizet. Elles seront détruites en 1957 mais laisseront leur nom au quartier.
En 1931, Alfred Eluère démissionne de la SHBMH et s'en va.

1931 : inauguration du pont du Bouret Marraine : Blanche Lahary
On le retrouvera comme maire en mai 1935. Qui nierait qu'à cette date les infrastructures d'une ville nouvelle sont en place ? L'avenue du Tour du Lac est terminée et le quartier dispose des équipements propres à toute station balnéaire et de villégiature (on n'en réalisera pas d'autres avant longtemps). Par un décret de février 1930, cerise sur le gâteau, la commune est élevée au rang de station climatique et, pour couronner sa réussite, Alfred Eluère obtient de faire d'Hossegor le chef-lieu communal en y transférant la mairie dans une villa située dans ce qui paraît devoir être le centre du quartier. Elle appartient à Dorothée Lahary qui la tient de sa grand-mère morte en 1928 et dans laquelle Louise Amestoy a réinstallé la pension de famille qu'elle a créée dans les années 1910 à « La Chartreuse12 » . Ce transfert de la mairie ne se fait pas sans heurt. Les habitants de Soorts le vivent comme une dépossession. On sort les fusils. Il faudra au maire négocier. Il s'engagera à laisser un buste de Marianne dans la salle abandonnée et à tenir à Soorts, de temps en temps, une réunion du conseil.
Réussite et accueil de l'aménagement
Les projets d'Aimé Meunier-Godin et d'Alfred Eluère arrivent au bon moment. Après les années cruelles de la Grande Guerre, ceux qui en ont les moyens veulent trouver ou retrouver le chemin des plages. Après les réussites de Biarritz et Arcachon, d'autres stations sont nées. Près d'Hossegor, depuis le milieu du XIXe siècle, les baigneurs affluent l'été à Capbreton. Pour « attirer des étrangers dans la saison » et pour leur confort, la municipalité a fait niveler le chemin qui conduit à la plage et organisé un service régulier de transport hippomobile qui les emmène jusqu'à la mer. On a réalisé, dès 1858, un établissement de bains qui a eu l'honneur de la visite de Napoléon III. En 1923, Hossegor offrait un site paradoxalement préservé. Il offrait aux futurs résidants l'ombrage de sa forêt et aux estivants des plages de sable, toniques et enivrantes sur la mer, plus calmes et plus sûres sur le lac. Forts de ces atouts, les promoteurs voulaient y attirer une clientèle aisée sinon aristocratique et y refaire Biarritz, « la reine des plages et la plage des rois ».
Dans leur entreprise, Aimé Meunier-Godin et Alfred Eluère rencontrent les efforts des syndicats d'initiative et de leur fédération régionale pour faire connaître les Landes et le Sud-Ouest. On voit paraître, dans les journaux et dans les revues telle Pyrénées Océan, des articles sur Hossegor. Dans les gares, des affiches de la Société des Chemins de Fer du Sud-Ouest vantent la Côte d'Argent. On réactualise le projet du boulevard automobile de 1906 en l'arrêtant à Capbreton13. En 1924, on lance le journal La Voix des Pins pour faire connaître l'écho de la première saison14 mais l'hebdomadaire ne tient que quelques mois.
Beaucoup de ceux qui habitaient Hossegor, s'y installaient ou y passaient leurs vacances, étaient acquis au développement de la station. Il y en aura pour aider les promoteurs, par leurs écrits et par leurs publications, au rayonnement du site. Parmi eux, un candidat éditeur. Ce candidat s'appelle David Chabas. Lituanien, engagé volontaire en 1915, blessé à Verdun, marié à Hure en Gironde, David Chabas s'est pris de passion pour les Landes. D'abord installé à Mont-de-Marsan, il migre rapidement à Hossegor et y fait construire en 1927 la villa près du pont qui abrite aujourd'hui la Maison de la Presse. Journaliste sous le nom de Guy Dulac, il écrit, il peint (avec talent) et il édite. C'est dans son rôle d'éditeur qu'il est ici le plus précieux, publiant en 1930 et pendant les années qui suivent, à l'instar de ce qu'aurait pu faire un syndicat d'initiative, des livrets à l'usage des visiteurs et des touristes pour faire connaître les ressources de la commune. Il publie aussi, chaque semaine pendant l'été, L'Echo d'Hossegor, un journal local qui tiendra trois ans. On y trouve une quasi chronique mondaine où figurent les noms des personnalités présentes pendant la saison et leur lieu de villégiature. On lui doit l'édition de livres sur les Landes, sur lesquels nous reviendrons, dont celui d'Henri Godbarge sur le mouvement régionaliste.
L'adhésion de l'association des Amis du Lac sera plus lente à se dessiner. Les premiers aménagements du site, les ambitions de la Société Immobilière Artistique, la reprise de la fréquentation balnéaire ont ranimé sa vigilance. Son président J-H.Rosny parti à Ploubazlanec dans les Côtes d'Armor, c'est son secrétaire général Maxime Leroy15, un juriste, aidé de Jeanne Daniels, qui l'anime. C'est un amoureux d'Hossegor, un de ses premiers résidants, un écologiste avant la lettre, un nostalgique des « âges lointains » où dans « ce hameau rustique, silencieux, inhabité, la forêt et le lac… n'étaient réveillés à l'aube et endormis au crépuscule que par le monotone grelot des mules attelées à des bros chargés de bois16. » Les premiers rapports avec les promoteurs sont difficiles : on leur reproche d'abattre des arbres mais comment ouvrir des avenues sans le faire ? Et en septembre 1924, l'association a refusé avec hauteur qu'on jumelle, avec l'inauguration du pont17, la manifestation qu'elle organise en l'honneur de J.-H. Rosny et de Paul Margueritte. Pour autant, on n'hésite pas à rappeler leur séjour et les visites qu'a suscités leur présence18. On évoque leur caution et leur notoriété pour accroître le prestige du site et aider à sa promotion. En 1926, Rosny Jeune publie opportunément un livre sur Hossegor, livre de souvenirs, dans lequel il évoque le bonheur qu'il y a goûté. En 1927, Serge Barranx donne Hossegor à l'égal de Médan en y suggérant la présence d'une école littéraire19. En 1928, Maxime Leroy fait des conférences sur la région à la radio. Il écrit plusieurs articles et, dans Sud-Ouest, magnifie la naissance de la station :
C'est J.-H.Rosny Jeune qui révéla, dans un article célèbre de l'Illustration le 22 juillet 1911, cet Hossegor surgissant de sa lagune vénitienne. Grâces soient rendues au grand artiste qui a fait entrer dans le florilège des paysages littéraires l'incomparable site qui naît parmi les eaux douces de la forêt de Seignosse, palpite sur les eaux salées du lac et rejoint par un canal louis-quatorzien l'Océan à Capbreton après s'être attardé au milieu des hibiscus du Bouret et des chênes-lièges du Boudigau. Les « Amis du Lac d'Hossegor » ont fait le reste20.
On sait ce qu'il en est de cette naissance supposée d'Hossegor. En 1911, il n'y avait pas encore de pont sur le canal et tout était à faire. L'article de Rosny Jeune ne semble pas avoir soulevé beaucoup d'échos et n'annonce en rien l'émergence de la station même s'il vante la beauté du lac. Mais le merveilleux de cette présentation, le lyrisme de Maxime Leroy, l'élection du site au rang des paysages remarquables, flattaient les candidats à l'installation. Ces textes vaudront à Hossegor l'aura littéraire dont elle s'enorgueillit21.
Les efforts des promoteurs sont couronnés de succès. Les lotissements se remplissent. Parmi les personnes qui investissent dans des résidences, on trouve bon nombre de hauts fonctionnaires, de professeurs, de médecins, d'artistes, toute une population de qualité dont l'aisance matérielle participera à la réussite du parc immobilier et au rayonnement d'Hossegor. Quelques-uns font le choix d'une installation à demeure tels des peintres déjà cités comme Suzanne Labatut tentée de retrouver ses Landes natales et Jean-Roger Sourgen après le succès de ses premières toiles. Pour autant, la réussite de la station n'empêche pas la quasi faillite financière des sociétés qui s'y sont consacrées : la Société Immobilière Artistique a été absorbée par la Compagnie d'Entreprises Immobilières et Industrielles, elle-même reprise par la Société des Hôtels et Bains de Mer d'Hossegor.
Mais on ne saurait contenter « tout le monde et son père » et l'entreprise d'Alfred Eluère suscite quelques oppositions. Il en est qui regrettent la transformation du site et pleurent son état antérieur. On reproche à Maurice Martin, qui se disait l'infatigable défenseur des sites landais, le rôle qu'il a joué dans le développement des lotissements et l'intérêt qu'il y a trouvé. En 1929, sept ans après l'intermède de la Société d'Etudes des Terrains d'Hossegor, notre poète, pour couper court, justifiera son intervention auprès de Paul Lahary :
J'avais depuis longtemps, je l'avoue, la hantise des destins mauvais pour Hossegor. Or, il y a quelques années, j'ai appris avec stupeur que ce site communal allait être totalement déboisé en sa partie essentielle. Je décidais de le sauver. Tâche téméraire certes mais que j'eus le bonheur de réussir22.
On a vu plus haut ce qu'il en fut exactement. Alfred Eluère lui-même n'échappera pas aux inévitables contestations des propriétaires en place. Quelques-uns dénonceront « les villas au style soi-disant basque barbouillées de couleurs sauvages et aggravées de pergolas superfétatoires23 » ou s'inquièteront de leur hauteur : « Non au gratte-ciel de style basque ! »…
La mutation d'Hossegor va peu à peu affecter Soorts. Les chantiers ouverts et l'afflux croissant des vacanciers à Hossegor multiplient les emplois. Des ouvriers étrangers s'installent dans la commune où plusieurs feront souche. En janvier 1932, pour répondre aux besoins croissants en matériaux des entrepreneurs, la société Briqueterie Tuilerie de l'Atlantique ouvre l'usine qu'elle a construite au nord du bourg. Quelques mois après, Hossegor voit défiler les gemmeurs en grève fortement touchés par l'effondrement du prix de la résine. Leurs difficultés, l'amoindrissement de la forêt communale, l'attraction et la possibilité de nouveaux emplois précipitent le déclin de l'économie sylvo-pastorale de la commune que l'évolution économique commençait à compromettre.

Hossegor « installée » et les années « folles »
Au fur et à mesure de la clôture des chantiers, les murs ne sont pas encore secs qu'on organise les manifestations et festivités propres à retenir dans la station tous ceux que sa renommée naissante attire. Commence une période d'années fastes voire, pour certains, d'années folles dont les Hossegoriens qui les ont connues ont gardé un souvenir ébloui. Dans la station tout est neuf et tout est nouveau. Pour le petit nombre des privilégiés qui la découvre, on multiplie les animations de qualité : le Sporting-Casino mobilise, dans des matchs ou des compétitions de gala, des champions sportifs de grande notoriété. On y verra dans la piscine Jean Taris ; sur les courts, les frères Borotra ; au fronton le champion du monde, Chiquito de Cambo… Des tournées théâtrales proposent les derniers succès des scènes parisiennes. On y vient de Biarritz et on peut croiser, au casino ou sur le golf, le Prince de Galles ou le roi d'Espagne Alphonse XIII. On organise des concours de voitures et de déguisements. Hossegor accueille des évènements dont on parle : rallye automobile, congrès des écrivains d'Aquitaine, salon des artistes landais. On rencontre à « Vamireh », invitées par Jeanne Daniels, des célébrités de l'époque tels le comédien Jean-Pierre Aumont, le sculpteur Paul Landowsky, les musiciens Francis Planté et Maurice Ravel. La cantatrice Fanny Malnory-Marseillac s'y produit qui passe en voisine la saison à « Argui Aldéa ». Des échos sont restés des réceptions qu'Arlette Vogue, l'antiquaire décoratrice très courue à Paris, donne à « Catira ».
C'est Mathias Morhardt qui prolongera les efforts de David Chabas. Rédacteur au Temps, il a été des premiers commensaux de J -H. Rosny Jeune. Ne partageant vraisemblablement pas ses idées, il s'en est éloigné assez vite, mobilisé par ses activités professionnelles et son rôle dans la Ligue des Droits de l'Homme. La soixantaine passée, il se retire à Capbreton et s'investit dans la vie locale. Il soutient d'une façon active les initiatives qui participent à l'animation de la station. Il est le rédacteur principal de l'hebdomadaire Les Landes qui relaie, après 1933, la disparition de L'Echo d'Hossegor.
Le développement d'Hossegor se poursuit, contrarié par la démission d'Alfred Eluère en 1931 de son poste d'administrateur délégué de la SHBMH. On n'en connaît pas les raisons. Alfred Eluère ne s'est jamais expliqué là-dessus. On peut en imaginer beaucoup : les difficultés financières des sociétés immobilières, par exemple. Elle a vraisemblablement été néfaste en ce qu'elle n'a pas permis, à celui qui a conçu la station, de conduire ses ambitions à leur terme. Elle a laissé à l'aménagement d'Hossegor un petit côté inachevé, telle la réalisation du front de mer. Il y manquera aussi quelques équipements, un hippodrome ou une piste d'aviation, qu'on avait envisagés. D'autres seront amputés comme le Sporting-Casino dont le premier projet prévoyait, en sous-sol, un port ouvert sur le canal pour les canots 24.
Après 1931, la conjecture économique se dégrade. Alfred Eluère rencontre, pour freiner ses ambitions, les effets conjoints des crises régionales, nationales et internationales. Dans les années qui suivent, le nombre des commandes et des mises en chantiers décroît, le climat social change. Mais, à cette date, l'essentiel est acquis, et suffisamment, pour que, malgré ces difficultés et la guerre qui, en 1939, va tout arrêter, le dessein des aménageurs du site et l'empreinte urbaniste qu'ils lui ont donnée, lui gardent dans l'avenir le caractère de cité-parc qui en fait aujourd'hui tout le charme et l'attrait.
NOTES
1 – Cet article a bénéficié du témoignage d'Yves Margueritte que l'auteur remercie vivement ici.
2 – Pour soutenir sa renommée naissante, la commune a décidé d'accrocher le nom d'Hossegor à celui de Soorts et s'appelle, depuis le 1er avril 1913, « Soorts-Hossegor ». N'est-ce pas aussi pour préciser qu'Hossegor n'est pas un quartier de Capbreton comme pourraient le faire croire des cartes postales de l'époque ?
3 – À l'état civil, le prénom de Paul Lahary, et il n'en a qu'un, est « Pierre ». Paul est son prénom usuel. On le trouvera souvent, dans les registres officiels, appelé « Pierre, Paul ».
4 – Celui de la Société Foncière d'Hossegor
5– Le livre a pour titre La Côte d'Argent. Sur Maurice Martin , voir le Bulletin municipal de Soorts-Hossegor de janvier 2000.
6 – Abel Guichemerre sera international de rugby de 1919 à 1923 ; Alfred Eluère ne l'a pas été.
7 – Dans les premiers mois de 1923, avant la création de la société, c'est Abel Guichemerre qui sur place intervient pour Alfred Eluère. Voir, dans les archives de la Sadipac, le fonds Oyamburu.
8 – A la villa qu'il a fait construire, Alfred Eluère donne le nom de « Nomico » formée par la première syllabe des prénoms de ses filles : No pour Nono, surnom de Janine, Mi pour Michèle et Co pour Colette. La villa s'appelle aujourd'hui « Julia ». Alfred Eluère aura, avec son épouse, trois autres enfants : Philippe, Jacqueline et Huguette.
9 – Mélange originellement extrait d'une carrière située à Capbreton.
10 – Elle a 35 ans à l'époque. C'est une femme d'un abord agréable, très spirituelle et charmante. Elle aura une vie assez mouvementée, se mariera quatre fois et dissipera entièrement la fortune que sa grand-mère lui a léguée en 1928.
11 – Exigence qui lui était totalement étrangère en 1906 quand il a fait construire « La Pierre Bleue ». Pour cet aspect architectural de la création d'Hossegor, voir les très beaux livres de Claude Laroche : Hossegor, la station des sports élégants et Hossegor, 1923-1939.
12 – Louise Amestoy transférera cette pension de famille appelée « Les Pins tranquilles » dans une grande maison construite sur un terrain avoisinant
13 – Projet dont la Compagnie Immobilière et la Petite Gironde publient un tracé redessiné par Maurice Martin.
14 – L'hebdomadaire a paru du 27 juillet au 14 septembre 1924.
15 – Maxime Leroy. Voir le Bulletin de Soorts-Hossegor de juillet 1999
16 – Maxime Leroy, Sud-Ouest, édition D.Chabas, p. 151
17 – Les relations de l'Association avec les promoteurs se sont rapidement normalisées. Théodore Dulau, qui en était le vice-président, est mort en novembre 1925. Il fut remplacé par Paul Grunebaume-Ballin qui fera plus tard équipe avec Alfred Eluère.
18 – Voir sur toute cette partie « L'aventure littéraire d'Hossegor » dans le numéro 1 des Cahiers du Sud Landais, Capbreton, Sadipac, 2003.
19 – Dans Les Landes, livre collectif édité par David Chabas. A Médan, en 1880, Emile Zola, avec Guy de Maupassant et quatre autres romanciers, a tenu des soirées littéraires qui sont restées célèbres.
20 – Maxime Leroy, Sud-Ouest, p. 159.
21 – Fort de la caution de Maxime Leroy, Rosny Jeune ira jusqu'à écrire, dans la préface de La Lutte pour la mer (La Renaissance du Livre, p. 9) : « Cette station balnéaire d'Hossegor que nous avons fondée, ma femme et moi », mais personne ne se laissera prendre à cette affirmation.
22 – Jackie et Jean-Paul Prat, Hossegor hier, 1985, p. 51.
23 – Jackie et Jean-Paul Prat, id, p.56 et 58.
24 – C'est par une scène de canotage dont la pratique est alors très répandue que Jean Prévost qui, en 1926, a épousé à Soorts Marcelle Auclair en présence de François Mauriac, ouvre son roman La Chasse du Matin.
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