SUD LANDAIS




 

L'AVENTURE LITTÉRAIRE D'HOSSEGOR

par Gérard Maignan

 


   Hossegor s'enorgueillit de l'aventure littéraire qu'elle a vécue au début du siècle dernier. Elle ajoute le prestige des lettres au lustre de la station. On l'a mise en exergue dans les années trente pour encourager la vente des lotissements et servir les ambitions de la Société des Hôtels et Bains de Mer. Ceux qui l'ont rapportée l'ont embellie et élevée au rang d'un mythe qu'on entretient à l'envi. On sait la réalité des faits différente et plus prosaïque. On peut aujourd'hui, sans risque, ramener l'aventure à ce qu'elle a été. Pour n'être pas celle qu'on a voulu faire croire, elle n'est pas moins intéressante. Et l'équité l'exige pour redonner à ses acteurs leur plus juste place.

 

L'installation de J.-H. Rosny Jeune à Hossegor

   C'est probablement en juin 19031 que Justin Boex, alias Rosny Jeune, arrive à Hossegor pour s'installer avec Marie-Thérèse de Broutelles et sa fille dans la maison du passeur que sa compagne a achetée et fait aménager. Venant de Paris par le train, il est descendu à Labenne où l'attend Rémy, un homme toutes mains qu'il gardera longtemps à son service. C'est la première fois qu'il vient dans cette région des Landes qu'il découvre dans l'enthousiasme :
Après une forêt sans fin, nous débouchons sur la plaine du Bouret d'où l'on voit la mer et des bancs de sables à l'embouchure des deux rivières. Tout de suite le pays me prend le cœur, non seulement par sa sauvagerie, mais par son harmonie dans les tons de jaune, de bleu, de vert, par la disposition de ses arbres qui s'avancent sur des promontoires et forment autant de bois sacrés… Je suis enchanté… Robinson chante en moi sa chanson divine2.
   Ce bord du lac où les Rosny s'installent est un écart de la commune de Soorts3. C'est Marie-Thérèse qui l'a choisi. Pas pour des raisons littéraires. Le lieu lui convient à merveille: désert ou presque, en bord de mer, pittoresque de surcroît et loin de Paris. Elle voulait la mer pour la délicate santé de sa fille et l'éloignement pour rendre plus discrète une liaison qu'en ce début du XXe siècle, la morale réprouve. Si elle est libre, divorcée de François Vernay qui lui a donné une fille4, Justin est encore marié. Il s'est marié le 3 septembre 1881 en Belgique quand il avait vingt-deux ans. Son mariage court
toujours ; sa femme vient même, très récemment, le 6 novembre 1900, d'accoucher d'une fille dont il est nécessairement le père putatif. Il ne pourra régulariser sa situation avec Marie-Thérèse qu'en 1912 quand il aura à son tour obtenu son divorce. Voilà trois ans qu'elle et lui se sont rencontrés. Ils aspirent à vivre ensemble et rêvent d'un havre où passer, loin du microcosme parisien, une partie de l'année. « Je cherchais, écrira Rosny Jeune, un endroit où je puisse trouver la solitude… et une existence relativement peu coûteuse5 ». Il aura l'une et l'autre.

   C'est sa sœur qui a entraîné Marie-Thérèse à Hossegor. Caroline de Broutelles a découvert le lac à l'occasion d'un séjour à Capbreton. Depuis quelques années, les Morhardt6 qui sont de ses amis y passent leurs vacances d'été. Marie-Thérèse, comme sa sœur, a été conquise. Autour du lac, très peu d'habitations ! Quand, en 1905, Maurice Martin le découvrira à son tour, il n'y verra « que deux ou trois petites maisons sur sa rive orientale et quelques cabanes de pêcheurs pres invisibles ; une seule maisonnette sur la rive opposée7. » Pour pouvoir y séjourner, il faut faire construire, ce à quoi les deux sœurs sont résolues et ce à quoi la commune encourage les candidats à l'installation en acceptant de leur vendre des terrains. Marie-Thérèse, la première, trouve à acheter en août 1901 celui qui prolonge la demeure du passeur. Avait-elle déjà des vues sur la maison et a-t-elle pris contact avec ses propriétaires ? Nous ne le savons pas mais c'est probable. Son implantation à l'entrée du lac, aussi modeste qu'elle fût, était exceptionnelle. Son achat simplifiait les choses. Elle le réalisera deux ans plus tard et passera l'acte le 17 février 1903 dans l'étude de Maître Lassalle, notaire à Soustons. Le temps de négocier le départ de ses occupants, de faire les nettoyages et les aménagements nécessaires, et elle peut inviter Justin à la rejoindre : « Je ne reçus pas sans plaisir la lettre m'annonçant que tout était prêt à Hossegor pour me recevoir8. » Caroline n'a pas la même opportunité. Elle devra faire construire sur une parcelle voisine qu'elle achète à la commune sur le bord du canal en juin 1902. La villa, qui sera plus tard baptisée  « Yadja », existe toujours. Les deux sœurs se retrouveront l'été à Hossegor.

   Celui qui s'installe à « La Berge » est un romancier ; c'est même un académicien Goncourt. Il écrit avec son frère depuis un peu plus d'une dizaine d'années. Tous les deux publient sous le seul pseudonyme de J.-H. Rosny que l'aîné s'est choisi. Ils publient même beaucoup et leurs romans, les articles qu'ils donnent aux revues et leurs nouvelles préhistoriques ont commencé à les faire connaître. Edmond de Goncourt a accepté de les coucher tous les deux sur la liste des membres de sa future académie. Pour l'aîné, Joseph-Henri qui tire l'attelage, passe encore. Mais pour Justin, cette consécration, obtenue sous la pression de son frère, alors qu'il n'a encore rien publié tout seul, n'est pas banale. Après la disparition d'Edmond de Goncourt en 1896 et le dénouement des procès intentés par ses héritiers pour faire casser son testament, l'Académie tient sa première réunion le 23 janvier 1902 et se met en mesure de verser à ses membres les émoluments voulus par son fondateur. Pour les Rosny, dont les romans ne connaissent encore que de modestes tirages, ils arrivent à point. Mais le prestige qui s'attache au titre est plus appréciable encore et Justin lui devra sa fortune littéraire.

  

 

Les premières années

   Il aspirait à la solitude. Il est servi. Le contraste avec Paris est brutal. Passés les premiers bonheurs de la découverte et les vicissitudes de son installation, cette solitude lui est assez vite pesante. Justin est un homme sociable : « Il me faut une île déserte avec quinze personnes à table », écrira-t-il plus tard. Il n'a de cesse de la faire partager et s'emploie à attirer ses amis, Maxime Leroy d'abord, dès son installation, et quelques années plus tard, Paul Margueritte ; il veut aussi faire connaître les Landes et Hossegor et faire savoir qu'il s'y trouve.

 
   Maxime Leroy n'est encore en 1903 qu'un jeune juriste fraîchement diplômé de la faculté de droit de Nancy où il a fait ses études et dont il a fréquenté le barreau comme avocat stagiaire. Il est alors rédacteur au ministère de l'Instruction publique et attaché au cabinet du Garde des Sceaux. Il achève sa thèse de doctorat sur « l'esprit de la législation napoléonienne. » Né à Paris le 28 mars 1873, marié en 1901 à Suzanne Levy-Bing, il aborde la trentaine. Qu'est-ce qui a rapproché les deux hommes et décidé Maxime Leroy à suivre Justin à Hossegor ? Est-ce l'amitié ? Est-ce un certain atavisme ? Le père de Maxime, Léon Leroy, a publié, trente ans plus tôt, dans La Chronique Illustrée, un article qui vante la Côte Basque et prophétise un avenir touristique radieux à « ces deux cents kilomètres de côtes qui filent, à si droite et ferme allure, de la Gironde à l'Adour. » Séduit à son tour, Maxime Leroy fait construire, tout près de « La Berge », « La Pierre Bleue ».

   La présence d'un académicien Goncourt à Hossegor intrigue. Peu après l'installation de Rosny Jeune, La Petite Gironde – le Sud-Ouest d'aujourd'hui – a dépêché un de ses correspondants pour l'interviewer. Un des premiers à la connaître est Maurice Martin. Correspondant du Touring-Club de France à Bordeaux et champion cycliste émérite, Maurice Martin est journaliste. Il soutient l'initiative lancée pour la réalisation d'un boulevard automobile qui doit relier Arcachon à Bayonne en longeant la côte. Il a participé aux expéditions organisées pour la promotion du projet. C'est d'ailleurs au cours de la première qu'il aura l'intuition de se faire le parrain de la Côte d'Argent. Il narre les péripéties du baptême dans un livre du même nom qui paraîtra en 1906 et dont il vient demander la préface à l'hôte de « La Berge » qu'il donne, dans son texte, pour « l'un des maîtres les plus admirés de notre littérature contemporaine. » On ne s'étonnera pas que ce maître très admiré l'admette dans le cercle de ses familiers.

   Il y a aussi un jeune poète et romancier pour prendre le chemin de « La Berge ». C'est Charles Derennes qui descend régulièrement dans le Sud-Ouest et passe ses vacances d'été à Capbreton et à Hossegor. Après des études brillantes à Bordeaux puis à Paris, il a renoncé, au grand désespoir de sa mère, à l'Ecole Normale et au professorat. Il retrouve, dans les cafés et dans les salons, la bohème littéraire des premières années du siècle. Il a déjà publié un recueil de vers et un roman qui a failli obtenir en 1904 le prix "La Vie Heureuse–Fémina" créé à l'instigation de Caroline de Broutelles par un aréopage de femmes de lettres pour faire pendant au prix Goncourt.

   Les Broutelles, les Leroy, les amis du voisinage dont les Lauwick – leur fils Hervé écrira plus tard des romans humoristiques mais il n'a alors qu'une dizaine d'années9 – et les visiteurs de passage composent autour de Rosny Jeune une petite société qui agrémente ses séjours estivaux :
   Le repas terminé, écrit Maxime Leroy, les convives devisaient à perte de vue, avec enthousiasme, avec joie, sans épuiser la sève de leurs rêves sociaux ou de leurs admirations artistiques. Nous refaisions le monde, en nous abandonnant à nos espérances, comme les mouettes se laissent porter par le vent, sans effort, dans notre vaste ciel. Des utopies nous venaient à l'esprit, aimables, tendres sans aigreur, puisque, si nous avions à envier un autre bonheur, ç'eût été seulement à celui des dieux que nous eussions osé songer10.
   Discussions de toutes natures, et apparemment rarement littéraires, d'amis en vacances qui se retrouvent pour le plaisir de se rencontrer, d'hommes d'un même milieu communiant dans l'enchantement du site dont ils ont fait la découverte et que rapproche un même goût des idées et des spéculations intellectuelles.

   Ces rencontres de l'été vont se poursuivre jusqu'en 1909. A partir de cette année-là, une série d'évènements vont en modifier le cours. Ce sont, après la rupture en 1908 de Rosny Jeune avec son frère, la publication en 1909 de L'Affaire Derive, premier roman qu'il a écrit et signé seul, la création, pour en protéger les rives, de l'association des Amis du Lac, la naissance en 1910 d'un fils au foyer de Maxime Leroy et, en 1911 et 1912, la présence à « La Berge » de jeunes gens et jeunes filles attirés par la radieuse beauté de Germaine Vernay, la fille de Marie-Thérèse. Et bien sûr, plus tard encore, en 1913, l'installation à Hossegor d'un deuxième académicien Goncourt en la personne de Paul Margueritte.

La descente du courant d'Huchet

   Parmi les évènements qui se déroulent ces années-là, il faut faire une place à part à la descente du courant d'Huchet que Rosny Jeune organise au début de juillet 1911. Après le demi-succès de L'Affaire Derive, il lui importait de ne pas se faire oublier à Paris. Les Landes en sont loin. Justin n'est pas encore très connu de son microcosme littéraire et il n'a plus son frère pour l'y représenter, parler de lui et défendre ses intérêts. C'est à Paris que se font les réputations et que se nouent les relations qui ouvrent les portes des éditeurs. Il n'y est plus très souvent et personne ou presque ne vient le relancer dans la thébaïde où il a fait retraite. Charles Derennes est le seul à le faire mais son audience est toute relative et ne dépasse pas l'enceinte des cabarets et des cafés qu'il fréquente ; après les deux recueils de poésie et les six à sept romans (légers) qu'il a produits, il a encore sa place à faire.

   Rosny Jeune est d'autant plus intéressé à cette expédition qu'il a l'opportunité de lui donner la publicité la plus large à travers le reportage qu'en attend L'Illustration. C'est un hebdomadaire très répandu en France. La région des Landes est encore très peu connue et il est possible qu'il s'agisse là d'un travail de commande d'autant que la famille de ses propriétaires y a maintenant des intérêts. Pierre Baschet, un de ses fils, a épousé en octobre 1909 à Soustons, Louise Sénac, la fille d'un industriel du bois et ancien maire de la commune. On ne néglige rien et l'hebdomadaire envoie de Paris, pour participer à l'expédition, un de ses photographes.

   Rosny Jeune invite ses amis proches comme Paul Margueritte, Charles Derennes et Maurice Martin et l'état-major de La Petite Gironde dont les articles relaieront L'Illustration. Il y ajoute, pour relever l'intérêt du reportage, les gloires littéraires de l'époque dont il sait la présence dans la région. Il s'y trouve Edmond Rostand qui se repose à Cambo, Pierre Loti de passage à Hendaye et Gabriele d'Annunzio, le célébrissime poète italien qui, en ce printemps 1911, s'est réfugié près d'Arcachon. Les deux premiers se récusent mais le troisième accepte. Il a fui son pays pour échapper à ses créanciers et à ses maîtresses. Il a quarante-sept ans et a déjà publié l'essentiel de son œuvre abondamment traduite en France. Sa célébrité a très largement dépassé les frontières de l'Italie et quand il arrive à Paris en 1910, tous les salons se le disputent. Mais la comtesse Nathalia de Goloubev, qui l'a attiré dans la capitale, se révèle une maîtresse hystérique et d'Annunzio, pour la fuir sans renoncer ni à ses fastes ni à ses frasques, est venu, avec la complicité d'une autre femme, s'installer au Moulleau.

   L'expédition est organisée sur deux jours. Les participants se retrouvent le premier soir à Léon et s'embarquent le lendemain matin aux aurores pour la descente du courant. A son débouché sur la mer, ils sont attendus par le maire qui les emmène déjeuner chez lui.  Après le repas arrosé du vin des sables, Rosny Jeune entraîne Gabriele d'Annunzio à Hossegor pour lui faire découvrir le lac :
   Et c'est Hossegor, mon lac, ou plutôt mon golfe où bat le cœur de l'Océan. Il exhale la fraîcheur de son eau salée, et le cercle de ses pins se veloute dans la distance. Une ombre y descend, légèrement bleue, marquant les plis des vallées entre les dunes. Par la sérénité, par le calme, par la paix simple et profonde, cette lagune a pris depuis longtemps mon cœur. Lorsque les marées y accumulent le flot de l'Océan, elle est pleine de vie ; elle a de grandes eaux vertes ou  indigo qui, à l'étale, quand la brise se lève, deviennent menaçantes, déferlent en vagues cracheuses d'écume et clapotent doucement contre les digues en un ressac sans fin. L'hiver, la tempête y rue ses cavales furieuses ; les embruns y volent tourbillonnant ; sa surface criblée des flèches de la pluie devient un cristal dépoli ; je n'en vois plus les bords ; c'est l'Océan lui-même. La forêt l'entoure (…) lui laissant des berges d'argent et, toujours dans ses colères, dans ses langueurs, dans les réconfortantes haleines marines et les souffles énervants de l'est, ses lignes pures comme le flanc de Vénus, rassurent mes esprits, endorment mon chagrin, apaisent mes angoisses.
   L'article de Rosny Jeune est publié par L'Illustration le 22 juillet 1911.

 

Paul Margueritte

   Paul Margueritte connaît Hossegor. Sur l'invitation de Rosny Jeune, il y est déjà venu plusieurs fois et notamment une première fois en janvier 1909 où, installé à « La Pierre Bleue » que lui a louée Maxime Leroy, il a écrit La Faiblesse Humaine. Au terme de l'expédition, il est directement reparti sur Paris. Employé au ministère de l'Instruction publique, il a commencé très tôt à écrire. Depuis 1885, il a donné différents romans et beaucoup d'articles. Il s'est lié d'amitié avec Alphonse Daudet et Edmond de Goncourt qui l'a mis, comme les Rosny, au nombre de ses futurs académiciens et a signé en 1887 le Manifeste des Cinq contre Emile Zola avec lequel il se réconciliera cinq ans plus tard. En 1896, son frère Victor, de quatre ans plus jeune que lui, a quitté l'armée et commencé à écrire avec lui. Les deux frères signent : Paul et Victor Margueritte. Ils ont publié ensemble, sur la guerre de 1870, une tétralogie qui a rencontré un réel succès et leur a donné la notoriété et une certaine aisance matérielle. Victor, élu président de la Société des Gens de Lettres en 1906, s'est présenté au Sénat l'année suivante. Après son échec, Paul, déçu de la désinvolture de son frère, prend prétexte de son initiative politique pour rompre leur collaboration.
   Si la carrière littéraire de Paul Margueritte est bien engagée, sa vie sentimentale est pleine de déboires. À Paris, il n'habite plus avec sa femme mais avec une compagne. Amoureux de sa cousine Geneviève Mallarmé qu'il retrouvait à Valvins sur les planches d'un théâtre amateur, il s'est marié par dépit à vingt-trois ans, le 4 avril 1883, avec une Arlésienne qui sortait du couvent. Il leur est né deux filles qui n'ont pas suffi à faire le bonheur du couple, très vite déchiré par les infidélités de l'épouse ; les scènes se sont multipliées. En 1895, Paul rencontre une petite cousine invitée avec ses sœurs à se joindre à la troupe de théâtre amateur que les deux frères animent. Marie-Adèle Bernet, dite Déla, « était pleurétique, touchante par sa maigreur et son aspect fragile. Elle savait que son cousin était insatisfait en ménage. Elle sut en profiter et lui prodiguer les marques d'une sympathie attentive. Paul se crut compris11…  » Sa liaison l'incite à demander le divorce que, jusqu'ici, la générale Margueritte refusait d'envisager. Malgré les torts évidents de l'épouse et la qualité de son avocat, il ne peut l'obtenir et il lui faut en 1904 accepter un compromis qui lui laisse la garde de ses filles mais l'empêchera de se remarier.
   Depuis 1902, Paul retrouve les deux frères Rosny aux réunions de l'Académie Goncourt. Leurs débuts dans les lettres les ont rapprochés. Entre Rosny Jeune et Paul Margueritte, tout concourt à une mutuelle sympathie. Ils ont le même âge – ils sont nés à un an d'intervalle –, leur situation matrimoniale est comparable et tous deux collaborent avec leur frère. Lorsqu'ils se retrouvent pour la première fois à Hossegor, ils ont repris, l'un et l'autre, leur indépendance. Pour autant, en ce début du XXe siècle, leur notoriété n'est pas la même. Forts du succès de Notre Epoque, les Margueritte ont pris quelques longueurs d'avance et, avec l'accession de Victor, en 1905, à la présidence de la Société des Gens de Lettres, ils tiennent, dans le microcosme littéraire parisien, le haut du pavé.
Si, malgré le temps froid qu'il y a trouvé lors de son premier séjour, Paul Margueritte s'est plu à Hossegor, s'il y est venu à plusieurs reprises et plusieurs fois avec sa fille aînée, il n'a pas de raison de s'y installer. Il habite avec Déla. Pour qu'il quitte Paris, il faudra un événement essentiel. Cet événement essentiel sera la rupture de leur liaison. Son deuxième ménage n'est pas plus heureux que le premier. Déla est jalouse de ses filles et, pour être d'un autre ordre, les scènes qui se succèdent n'en sont pas plus supportables. Après la descente du courant d'Huchet, au cours d'un voyage en Sicile avec Victor et sa femme, Déla se montre suffisamment odieuse pour que Paul, excédé, claque la porte. Il s'en va et rentre en France. Victor prend lâchement le parti de sa belle-sœur. Cette rupture achève de brouiller les deux frères.
   Il va cette fois-ci rencontrer le bonheur en la personne d'Yvonne Duchesne. Elle est jolie et issue d'un milieu aisé. Beaucoup plus jeune que lui – elle a vingt-quatre ans et lui en a maintenant cinquante et un – elle est en instance de divorce d'André Couvreur dont elle a eu une fille. Paul décide rapidement de s'installer avec elle, d'abord à Paris puis à Hossegor. Il achète « Clair Bois » une villa qui se trouve non loin de « La Berge » et, en attendant la réalisation des transformations qu'il souhaite, occupe à partir de l'été 1913, la villa des Broutelles.
   L'installation de Paul Margueritte à Hossegor crée, pour les visiteurs de passage, un nouveau centre d'intérêt. Paul Margueritte est plus connu que Rosny Jeune. Tous les deux reçoivent de concert à « Clair-Bois » ou à « La Berge ». On y retrouve Charles Derennes qui s'est lié d'amitié avec le premier ; on y voit passer Serge Barranx qui, instituteur détaché au lycée de Mont-de-Marsan, fait office de correspondant littéraire de La Petite Gironde. Landais de Montfort-en Chalosse, il a écrit plusieurs romans dont, en 1910, Harassoune qui se passe dans la région. Il a rencontré Paul Margueritte à plusieurs reprises ; passe également à « Clair-Bois » Gaston Chérau, auteur de Champi-Tortu  qui, quoique poitevin, publie en 1913 et 1914, deux romans sur les Landes. Il entrera à l'Académie Goncourt en 1926. D'autres encore comme Tristan Derème, Pierre Benoit, Philippe Berthelot et sa femme Hélène accompagnés de Paul Claudel…
   Arrive la guerre. Les visites se raréfient. Charles Derennes et Gaston Chérau sont mobilisés. Paul Margueritte à qui il est né un premier garçon, travaille ; sa retraite hossegorienne est féconde ; Rosny Jeune s'investit dans la découverte de la région.  Avec Charles Derennes, ils donnent tous les trois, dans les années 1917 et 1918, des romans qui se passent dans les Landes : Cassinou va-t-en guerre, pour le premier, Sous les Pins tranquilles pour Paul Margueritte et Rosny Jeune, Mimi, les profiteurs et le poilu.
   1918 amorce la fin de l'aventure. Rosny Jeune connaît un premier drame avec les suicides de son neveu et de sa sœur Louise qui, divorcée, s'était rapprochée de lui et installée à Capbreton ; et, pour Hossegor, les évènements s'enchaînent. C'est le 29 décembre 1918 la disparition brutale de Paul Margueritte à la suite d'un arrêt cardiaque et son enterrement à Soorts ; Yvonne Duchesne, avec ses deux garçons, quitte « Clair-Bois » pour s'installer à Paris. C'est ensuite, probablement dans le courant de 1919, le départ d'Hossegor de Marie-Thérèse puis celui de Rosny Jeune à la suite d'une grave crise conjugale. Le couple est au bord du divorce. Marie-Thérèse revend « La Berge » par un acte passé le 21 avril 1920. Après un séjour au « Petit Coubert », à l'est de Paris, les Rosny se réinstalleront, deux à trois ans plus tard, à Ploubazlanec dans les Côtes d'Armor.

   On continuera à voir passer ou séjourner des écrivains à Hossegor, les deux filles de Paul, Eve et Lucie Margueritte, Charles Derennes, Etienne Rey, Blaise Cendrars, Jean Prévost qui s'y mariera avec Marcelle Auclair en 1926 avant d'y revenir en vacances en famille jusqu'à la guerre, Maurice Leblanc… Et encore plus tard, Françoise Sagan, Sébastien Japrisot, Julien Gracq et d'autres. Mais ils passent à Hossegor ou ils y séjournent comme ils le feraient dans une autre station balnéaire. Ils n'y trouvent plus ni point de ralliement ni point de rencontre et n'y envisagent pas de rencontres particulières. L'aventure littéraire d'Hossegor est close.

 

 

 mythe

   Ce n'est que quelques années après le départ de Rosny Jeune qu'on va s'intéresser à son séjour à Hossegor et à celui de Paul Margueritte. En 1923, Aimé Meunier-Godin et Alfred Eluère, respectivement président et administrateur délégué de la Compagnie Artistique Immobilière, lancent l'aménagement d'Hossegor et font connaître leurs ambitions d'en faire une station balnéaire à l'égal de Biarritz. Tout est bon qui montre le site comme remarquable. On exhume son passé récent et sa fréquentation littéraire. Cet effort est appuyé par la Société des Amis du Lac qui, en septembre 1924, peu après l'inauguration du pont de pierre, fait apposer à l'initiative de Maxime Leroy deux plaques sur les maisons de Rosny Jeune et de Paul Margueritte. 

   Installé à Ploubazlanec, Rosny Jeune se remémore son arrivée à Hossegor et les premières années de son séjour qu'il raconte dans un livre publié en 1926 et intitulé Hossegor12. Livre de souvenirs où l'on trouve d'étranges lacunes, freudiennes pour beaucoup. Le site y est peu évoqué et il ne parle pas des visites, éventuellement littéraires, qu'il a reçues. Il ne parle pratiquement pas non plus de Paul Margueritte qu'il a côtoyé presque journellement pendant cinq ans ; ce dernier, après son installation en 1913, lui a fait un peu d'ombre et sans doute est-ce une façon de la lui faire payer. Il termine son livre par un chapitre qui reprend pratiquement in-extenso l'article qu'il a publié en 1911 dans L'Illustration, ses éloges dithyrambiques de Margueritte en moins. Il ne dit rien, quatorze ans après, des échos que l'article a soulevés.

   Il écrira plus tard La Lutte pour la mer, publié en 1931, sur le conflit qui a opposé, aux XVe et XVIe siècles, les Bayonnais et les Capbretonnais pour la maîtrise de l'aval de l'Adour. Dans la préface du livre, il se vante d'être à l'origine de la création de la station : « Cette station balnéaire que nous avons créée, ma femme et moi », écrit-il. Il n'a rien créé et, en 1919, quand il s'en va, cette création est encore dans les limbes. Il faudra attendre l'arrivée d'Alfred Eluère pour voir affirmer les ambitions de ses promoteurs et la réalisation des premiers lotissements et celles du Sporting-Casino et du golf.

   Vient ensuite un livre édité en 1927 par David Chabas et intitulé Nos Landes et dans lequel l'éditeur a confié la rédaction du chapitre littéraire à Serge Barranx. C'est dans ce chapitre que ce dernier lance l'hypothèse d'une école littéraire d'Hossegor. Lui, qui n'a rencontré nos deux académiciens Goncourt qu'occasionnellement, ouvre la dernière partie de son texte en s'interrogeant sur leur présence : « Les historiens appelleront-ils ce temps l'Ecole d'Hossegor, comme on a appelé d'autres périodes "Les Soirées de Médan, le Grenier des Goncourt" ? » Et il poursuit sans y répondre, quelques lignes plus loin : « Ici vinrent et se fixèrent, pour un temps Maxime Leroy, Charles Derennes, Gaston Chérau, Etienne Rey, Paul Margueritte, Mme de Broutelles, directrice de La Vie Heureuse… Toute une colonie gîtée dans les villas voisines avait pour centre de ralliement "La Berge13 "… » .

 
    Par ce rapprochement et cet amalgame, l'auteur accrédite l'idée fausse d'un groupe réuni autour de Rosny Jeune. S'il n'est pas niable que tous ceux qu'il cite sont venus et ont séjourné quelque temps à Hossegor, ils ne s'y sont, sauf pour quelques-uns, jamais trouvés ensemble. Il n'y a pas eu d'Ecole d'Hossegor, pas de maître et pas d'élève, pas de livre publié en commun comme à Médan. Ni J.-H. Rosny Jeune, ni Paul Margueritte, ni Maxime Leroy qui étaient les mieux placés pour le faire, ne l'ont jamais prétendu. Mais l'idée lancée, elle perdure tant il est difficile de se défaire d'une idée fausse surtout quand elle est flatteuse. David Chabas la reprendra abusivement soixante ans plus tard14. Quoique plusieurs fois dénoncée, elle court toujours.

   Enfin, celui qui va mettre la dernière main au mythe littéraire d'Hossegor est Maxime Leroy. Malgré le départ de Rosny Jeune en 1919 et leur éloignement, leur amitié est restée entière, cimentée par le souvenir des premiers étés qu'ils ont partagés à Hossegor et la nostalgie de leurs enchantements. En son absence, c'est Maxime Leroy qui anime l'association des Amis du Lac. C'est lui qui organise en 1924 l'apposition d'une plaque commémorative sur le mur de la maison de Rosny, lui qui s'opposera à son remplacement à la présidence de l'association. Ils sont restés en relation et s'aident mutuellement dans la publication de leurs articles ou de leurs livres. En 1930, ils participent tous les deux à un ouvrage collectif publié par David Chabas sous le titre Sud-Ouest. Rosny y redonne son article de L'Illustration de 1911 – ce n'est que la troisième fois – et Maxime Leroy un de ses plus beaux textes sur Hossegor intitulé Le Rayonnement d'Hossegor. C'est dans ce rayonnement qu'on trouve ce passage maintes fois cité :

   C'est J.-H. Rosny Jeune qui révéla, dans un article célèbre de L'Illustration le 22 juillet 1911, cet Hossegor surgissant de sa lagune vénitienne. Grâces soient rendues au grand artiste qui a fait entrer dans le florilège des paysages littéraires l'incomparable site qui naît parmi les eaux douces de la forêt de Seignosse, palpite sur les eaux salées du lac et rejoint par un canal louis-quatorzien l'Océan à Capbreton après s'être attardé au milieu des hibiscus du Bouret et des chênes-lièges du Boudigau. Les "Amis du Lac d'Hossegor" ont fait le reste15.

   C'est faire beaucoup d'honneur à Rosny et donner beaucoup de crédit aux Amis du Lac. On peut s'étonner qu'il ait fallu attendre presque vingt ans pour parler du retentissement de son article. Le lac n'apparaît que dans les derniers paragraphes qu'on a cités plus haut et ce sont bien davantage le courant d'Huchet et la présence de Gabriele d'Annunzio et de Paul Margueritte qui en faisaient l'intérêt. Quand L'Illustration le publie en 1911, J.-H. Rosny Jeune n'est pas très connu, beaucoup moins que son frère avec lequel il a rompu quelques années plus tôt. Personne, avant Maxime Leroy, ne l'a jamais évoqué et Charles Derennes n'y fait qu'une mention très discrète quand il évoque à son tour cette fameuse descente dans cette même Illustration16 quelque 17 ans plus tard.
   Cette naissance que Maxime Leroy magnifie, n'est-elle pas propre à accroître le prestige d'Hossegor ? Il y a là un accommodement avec l'histoire, auquel se prête le sociologue, fort sans doute de la caution de Tite-Live lui-même. L'historien latin, à propos de Rome, n'accorde-t-il pas aux anciens « la permission de mêler le merveilleux aux actions humaines pour rendre l'origine des villes plus vénérable17 » ? Mieux que l'article de J.-H. Rosny Jeune, l'explosion lyrique de son ami établit la naissance littéraire d'Hossegor comme une vérité révélée. Elle arrive au bon moment, lui conférant, comme les cités célèbres, l'aura d'un mythe fondateur. Maxime Leroy donnera un autre texte en 1934, dans la collection des villes du Sud-Ouest. Sous le titre Hossegor18, il retrace l'histoire du lac et du quartier qui l'entoure. Paradoxalement, on n'y trouve aucun développement sur son aventure littéraire. Il faut croire qu'à la date de parution du livre, le souvenir qu'elle avait laissé à ses contemporains quelque quatorze ans plus tard, restait très discret. Et lui-même, cette aventure, Maxime Leroy y est resté étranger et l'a peu partagée.

   L'aventure littéraire d'Hossegor, c'est d'abord la présence près du lac des deux académiciens Goncourt, celle de Rosny Jeune à partir de 1903 jusqu'en 1919 ou 1920, celle de Paul Margueritte à partir de 1913 jusqu'en 1918 et le choix qu'ils ont fait d'y vivre presqu'à demeure. Ce sont la curiosité littéraire qu'ils ont suscitée et les nombreuses visites qu'on leur a faites, surtout après l'installation de Margueritte qui était de loin le plus connu des deux. C'est l'empreinte du site dans les romans de ce dernier tels La Faiblesse Humaine et Sous les Pins Tranquilles. Mais ce n'est ni école littéraire, ni manifeste particulier. Aujourd'hui, quelques quatre-vingts ans plus tard, Rosny Jeune, Paul Margueritte, Charles Derennes et Serge Barranx sont en passe d'être oubliés. Ils ne sont plus réédités et parfois même ignorés des manuels de littérature. Passe encore pour Rosny Jeune qui est un piètre écrivain. Les quelques textes qu'on cite de lui font illusion. Il écrit dans un français approximatif, plus mal que son frère dont déjà Jules Renard et Anatole France trouvaient le style encombré et confus. C'est dommage pour Paul Margueritte, Charles Derennes et Serge Barranx dont les témoignages romanesques restent intéressants. Pour autant, le mythe de la création littéraire d'Hossegor tient toujours. Il tient, non parfois sans enflure, parce qu'il flatte et qu'il donne matière à écrire. Il tient parce que les véritables recherches entreprises sur la station, à l'exemple de celles menées par Claude Laroche sont encore rares19. Il faut pourtant y revenir, retrouver la réalité des faits si on veut, comme le demande Paul Veyne, que l'histoire reste d'abord « un roman vrai20 » .
 

 

NOTES


1 - Juin parce, dès le lendemain, il se baigne dans le lac. Cette date est la plus vraisemblable. Les Rosny n'ont pas pu occuper la maison avant la signature de l'acte notarié qui leur en donne la propriété (Voir plus loin). Rosny Jeune écrit d'ailleurs lui-même : « Nous venions de traverser les années de la guerre du Transvaal quand ma femme m'annonça qu'elle achetait une petite propriété au bord du lac… » La guerre du Transvaal a pris fin en 1902.
2 - Rosny Jeune, Hossegor, Paris, André Delpeuch Editeur, 1926, p. 13.
3 - La commune ne prendra le nom de Soorts-Hossegor qu'en septembre 1912.
4 - Germaine Vernay est née le 21 juin 1892.
5 - Mimi, les profiteurs et le poilu, publié en 1919.
6 - Mathias Morhardt est rédacteur au Temps à Paris. C'est l'oncle de sa femme, un dacquois, qui lui a fait découvrir le Sud-Ouest. 
7 - Maurice Martin, La Côte d'Argent, Bordeaux, Imprimerie Gounouillou, 1906, p. 162.
8 - Rosny Jeune, Hossegor, p. 10.
9 - Les Morhardt aussi au tout début. Mais, engagé dans la Ligue des Droits de l'Homme, Mathias  Morhardt s'éloignera très vite du groupe.
10 - Maxime Leroy, Sud-Ouest, Bordeaux, Edition Delmas,  p. 153.
11 - Eve et Lucie Margueritte, Deux frères… deux sœurs, 1951, p. 56.
12 - Il publiera peu après, sous le titre Nos bêtes amicales, un deuxième livre de souvenirs mais qui n'ajoute rien au premier en ce qui concerne cette histoire. Le livre Hossegor vient d'être republié par Le Livre d'Histoire-Lorisse avec une préface de l'auteur de cet article.
13 - Charles Derennes, Gaston Chérau et Etienne Rey, s'ils ont passé quelque temps à Hossegor, ne s'y sont jamais fixés.
14 - Connaître les Landes, 1983, p. 62.
15 - Maxime Leroy, Le Rayonnement d'Hossegor, Sud-Ouest, p. 159.
16 - L'Illustration, 6 octobre 1928, «
Les Eaux et la Forêt des Landes ».
17 - François Hinard, Histoire Romaine, Fayard, tome 1, p. 16.
18 - Comme l'Hossegor de Rosny Jeune, le livre de Maxime Leroy vient d'être republié par Le Livre d'Histoire-Lorisse.
19 - Il y en a : voir celles de Jean-Michel Pottier sur Rosny Aîné, de Patrick de Villepin sur Victor Margueritte, de Jean-Louis Lambert sur Charles Derennes, celles aussi menées par la Sadipac…
20 - Paul Veyne,  Comment on écrit l'histoire, Le Seuil, p. 10.

 



| Haut de pageAjouter aux favorisGestion du siteImprimer la pageEcrire au webmaster
Site mis a jour avec Izyweb
Tous droits réservés SADIPAC ©2010